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« Passages : l’IME et l’ITEP,… et après ? Passer sans casser »

Le 19 novembre 2010 s’est tenue une journée départementale de réflexion/débat organisée par l’ADSEA du Gers en collaboration avec Erasme et Métiers à Tisser, intitulée « Passages : l’IME et l’ITEP,… et après ? Passer sans casser ».

 Jean-Claude PAVIE

Je voudrais tout d’abord excuser le président, Didier DUPRONT, qui, pour des raisons de santé, ne pourra pas être parmi nous aujourd’hui alors qu’il avait prévu de venir bien évidemment.

C’est donc à moi qu’échoit la tâche d’ouvrir la journée en me livrant à un exercice de style qui est en premier lieu d’excuser les absents et les invités et en seconde partie d’assurer les remerciements à tous les partenaires qui nous ont aidés dans l’organisation de cette journée.

Donc, parmi les personnes qui étaient invitées et qui se sont excusées : Madame Gisèle BIEMOURET, députée de la deuxième circonscription et administrateur de l’ADSEA ; Monsieur Philippe MARTIN, député et président du Conseil Général représenté ici par le directeur de l’Aide Sociale à l’Enfance ; Monsieur Michel LAFFITTE ; Monsieur Jean-François VIE, directeur d’Erasme ; Monsieur le directeur de la CAF ; Monsieur Joseph MISTRORIGO, président de la CPAM qui sera présent cette après-midi ; Madame Hélène SANCHEZ qui représente le délégué territorial de l’ARS ; Madame Agnès GEORGES qui représente le Centre d’Information sur les Droits des Femmes.

En remerciement, en premier lieu, la mairie d’Auch et le maire pour la mise à disposition gratuite de la salle et de l’ensemble des équipements et puis bien sûr tous les partenaires organisateurs, l’association « Métiers à tisser » représentée par Monsieur Marc SALVETAT, ERASME représentée par son directeur Monsieur Robert BERGOUGNAN, Monsieur ROUYAU chargé de mission qui a largement participé à l’organisation de cette journée.

Bien sûr, je remercie tous les jeunes, les professionnels des établissements de l’ADSEA et de Castel St Louis avec une menton spéciale pour Madame Nicole CUSINATO, Madame Line ULIAN et Monsieur Bernard DUCASSE qui se sont beaucoup investis dans l’organisation de cette journée, ainsi que tous les participants à la table ronde.

J’en ai peut-être oubliés, qu’ils m’en excusent. je vous souhaite à tous de bons travaux et échanges, qu’ils soient le plus fructueux possible. Je laisse maintenant la parole à Madame Corinne FAUCOMPREZ, directrice générale de l’ADSEA.

Corinne FAUCOMPREZ

Bonjour à toutes et à tous.

Pourquoi cette journée intitulée « Passages » au pluriel, sous-titrée « L’IME et l’ITEP et après, passer sans casser ? ».

Il nous est apparu qu’il n’est pas d’accompagnement ou de prise en charge de jeunes ou d’adolescents dans une structure médico-sociale qui ne pose tôt ou tard aux professionnels et aux familles la question « et après ? ». Question terriblement simple, réponses multiples, terriblement complexe et angoissante puisqu’au final, elle nous confronte tous à nos limites, à nos désirs et à la réalité.

C’est à partir de ce questionnement que l’ADSEA, ERASME et Métiers à tisser, ont organisé en partenariat cette journée de réflexion-débat pour laquelle nous sommes réunis aujourd’hui et je vous remercie de votre présence.

C’est aussi d’une expérience concrète de partenariat entre l’IME La Convention et le foyer Castel St Louis qu’est partie cette idée de témoigner aujourd’hui d’actions initiées par les professionnels dans le but de faciliter et d’accompagner au mieux ce passage pour nos jeunes.

La question que nous souhaitons traiter concerne les différentes dimensions mises en jeu dans le passage d’un jeune devenu adulte du secteur enfant au secteur adulte au sens institutionnel mais aussi vers le milieu ordinaire.

Ces différentes dimensions concernent le jeune lui-même bien sûr, mais également sa famille et les professionnels qui l’accompagnent souvent sur de nombreuses années. La place du jeune adulte dans ce processus doit être respectée au sens où sa perception de ce passage ne recouvre pas nécessairement celle de ses parents, ni d’ailleurs parfois celle des professionnels.

Plutôt que d’être vécue comme une difficulté, elle peut répondre à une aspiration, à être reconnue en tant que sujet adulte du secteur. Dans ce temps de passage, se réactive sur le plan familial, l’imbrication de l’imaginaire et de la réalité.

La part de ce que l’on a imaginé pour son enfant se heurte à la réalité de ce qu’il est possible de lui offrir en tant qu’adulte.

La projection de la famille dans cette nouvelle réalité suppose qu’elle reconstruise tout ou partie des représentations qui avaient soutenu son équilibre durant tout le temps de l’enfance.

Il est donc essentiel pour les équipes concernées d’intégrer comme une dimension fondamentale de leur action cette question de l’accompagnement, de la préparation à ce passage.

Pour le jeune lui-même et pour sa famille mais aussi pour les équipes, tant il est vrai, comme le souligne Martin DE LASOUDIERE, chercheur au CNRS en sciences humaines, qu’on nous apprend à adhérer, à nous engager, on ne nous prépare pas aux guerres, à nous défendre, à nous désengager, à passer. Il ajoute : « Puisqu’il est un processus, tout passage est successivement et à la fois, un avant et un après, un ici et un là-bas, séparation et adhésion, perte mais gain, déidentification mais identification ».

Le chercheur pourra donc mettre l’accent sur ce qu’un passage relie ou au contraire sépare, sur ce qu’il fait quitter, perdre ou au contraire sépare, sur ce qu’il fait quitter, perdre ou au contraire sur ce que l’on y gagne.

C’est l’accession à un nouvel état, à un nouveau statut, car conclut-il « vivre, c’est perdre, la perte itinérante à l’évolution, à la progression ». Si le terme de partenariat peut trouver ou retrouver un sens, c’est assurément dans le cadre de ces liens qu’il s’agit de tisser, entre institutions de secteurs distincts sur le plan administratif et pourtant en continuité au niveau des parcours individuels.

De même pour ce qui concerne le passage du secteur enfant vers le milieu ordinaire.

Il est assurément nécessaire de penser des modes de coopération qui ne se limitent pas aux placements ponctuels mais permettent de construire par des échanges réguliers des aller et retours s’inscrivant dans la durée, des modes d’articulation qui favorisent l’adaptation du jeune à ces nouvelles formes d’accompagnement ou d’insertion, que représente le secteur adulte par rapport au secteur enfant.

Enfin, la dimension du singulier qui fait que chaque situation de passage va se présenter différemment est essentielle et nous amène ainsi à parler de passages au pluriel. Notre colloque propose d’aborder ces questions sous l’angle à la fois des ITEP et des IME en alternant exposés théoriques, expériences de terrain et échanges avec les participants.

Je tiens à remercier les directeurs et les professionnels des établissements de l’ADSEA et du foyer Castel St Louis, ainsi que nos partenaires qui ont travaillé sur ces témoignages. Ils nous ont été précieux tant pour ancrer le début dans la réalité de terrain que pour promouvoir les idées, les initiatives singulières et originales.

Les équipes pluridisciplinaires, confrontées à cette problématique qui est une dimension essentielle de leur mission, montrent par leur initiative qu’il est toujours possible, même dans les circonstances actuelles difficiles à plus d’un titre, d’inventer, de créer, de porter des projets et de les mettre en œuvre de façon concrète et pragmatique, d’en voir et d’en mesurer les retombées et conséquences sur le parcours de vie de chacun des jeunes qui nous sont confiés.

Elles font aussi preuve d’un professionnalisme confirmé tout en restant ouvertes aux idées, aux initiatives et aux contraintes des autres, montrant qu’il reste possible d’apporter des réponses positives et d’inventer de nouveaux chemins.

Je termine, sans revenir sur le détail comme ça vient d’être fait, par un grand merci à tous, professionnels, jeunes, partenaires, familles, administrateurs et institutions pour leur présence et ou leur participation à quelque titre que ce soit à cette journée.

Marc SALVETAT

Merci à Corinne FAUCOMPREZ et Jean-Claude PAVIE. Nous avons été chargés, au niveau de notre jeune association « Métiers à tisser » de vous présenter cette journée.

Je dois, avant tout, excuser Monsieur Patrice HORTONEDA, qui est inscrit comme participant dans la plaquette, mais qui a eu un empêchement ce matin et qui ne sera avec nous que cette après-midi. Il devait participer à cette journée en tant que modérateur.

Je suis très heureux de pouvoir contribuer à cette journée et d’avoir participé à son élaboration. Nous sommes chargés de la partie qui concerne davantage la question du soin dans tous ces mouvements de passage. Il nous est apparu important de ne pas oublier la continuité du soin. C’est donc à ce titre-là que, à la fois, j’ai sollicité Monsieur HORTONEDA mais aussi que suis allé demander à Michel LACARPENTIER s’il voulait bien participer à cette journée. Il a donc accepté et se trouve parmi nous.

Nous avons la prétention de continuer à penser que la psychothérapie institutionnelle est toujours d’actualité, peut-être plus que jamais en ces temps très compliqués où les questions de soin sont souvent relégués à l’arrière-plan et où il est souvent difficile d’aller de ce côté-là.

Germain ROUSSEAU

Bonjour à tous. Mon intervention sera brève, simplement pour expliquer pourquoi le centre de formation Erasme est présent. C’est compte-tenu des liens que nous avons avec certaines structures avec lesquelles nous essayons de mettre en place des relations qui correspondent à la lecture que nous avons finalement de la formation : à la fois préparer les futurs pairs des professionnels qui composent en grande partie cette salle, mais aussi en participant, en aidant, en croisant un peu les projets que peuvent avoir des structures de mise en œuvre de journées comme celle-ci. On pense que notre mission est aussi d’activer le champ, le terrain directement.

Et puis, on l’a fait, je l’ai fait, avec plaisir. Finalement, ça recoupe un peu cette image du lien qui doit se retisser. Nous sommes des métiers qui devons tisser des liens ou retisser des liens au niveau des usagers.

On peut dire que nos métiers sont mis à rude épreuve et nous-mêmes, nous avons du mal à tisser entre nous des liens avant de pouvoir aider ce tissage vis-à-vis des personnes en difficultés.

C’est aussi pour cela que j’ai trouvé intéressant de participer à une association de sauvegarde de l’enfance. Un centre de formation et une association indépendante citoyenne qui peuvent se réunir pour élaborer une journée de réflexion qui profite au plus grand nombre. Voilà l’intérêt que j’ai trouvé dans l’organisation de cette journée.

Jérôme COUDURIES

Docteur en anthropologie sociale à Toulouse. « Faire sa jeunesse : les formes de passage de l’adolescence à l’âge adulte dans la société contemporaine et la question du handicap ».

Bonjour à toutes et à tous. Je vais jouer les anthropologues de service et peut-être essayer d’amener un autre regard sur cette jeunesse en vous proposant quelques allers-retours entre le lointain et ici, entre autrefois et aujourd’hui pour essayer de mieux voir ce que l’on peut dire de cette période de la jeunesse aujourd’hui et en France et comment se fait ce passage entre l’enfance et l’âge adulte.

Les psychologues emploient le terme « d’adolescence » quand les sociologues et les anthropologues préfèrent souvent utiliser le terme de « jeunesse ». Finalement, à quelle réalité sociale et hsitorique se reporte donc ce terme de jeunesse ?

L’approche anthropologique permet d’appréhender la jeunesse comme étant une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte, où se fabrique en quelque sorte l’identité sociale et sexuée – on l’oublie souvent – de l’individu.

La jeunesse est autant une phase d’apprentissage de la société qu’une phase d’intégration sociale, c’est-à-dire d’agrégation à la société. C’est un temps de maturation. elle privilégie ainsi des expérimentations en tout genre, celles du corps comme celles de l’esprit d’ailleurs.

Le concept anthropologique du rite du passage, qui est souvent galvaudé mais dont on ne voit pas toujours quelle réalité il recoupe, offre une grille de lecture pertinente, me semble-t-il, pour appréhender les expériences de la jeunesse actuelle.

Dans les sociétés que je vais qualifier de traditionnelles, c’est-à-dire les sociétés on industrialisées, le passage à l’âge adulte est codifié, institutionnalisé par le biais de rites que l’on qualifie d’initiations, alors que finalement dans nos société cet encadrement rituel existe aujourd’hui relativement peu, voire pas du tout.

Les personnes se construisent aujourd’hui en tant qu’adultes sur un temps très long et sur la base d’expériences individuelles ou à plusieurs constituant une forme d’initiation invisible. C’est là qu’est la grosse différence avec les sociétés traditionnelles.

Des expériences parmi lesquelles celles qui sont supposées permettre l’agrégation des filles et des garçons aux groupes de pairs, sont extrêmement valorisées. Je pense en particulier aujourd’hui à la connaissance de certaines musiques et danses, à la possession du dernier Smartphone à la mode, le port de vêtements de marque, la cigarette, la consommation d’alcool et sa maîtrise supposée, la conduite automobile, la sexualité, etc.

Il est d’ailleurs notable qu’une partie de ces expériences ne sont pas également partagées, pas de la même manière par les filles et les garçons.

Aujourd’hui, dans nos sociétés, quand on parle de l’adolescence, on a tendance à en faire un état et on oublie qu’elle n’est que « passage » pour reprendre le titre de la journée.

Sur cette question, le traitement médiatique agit comme un miroir déformant. Tantôt on parle des adolescents comme des êtres à part, qui fonctionneraient sur un autre mode que celui des adultes, un mode sous-entendu comme étant proche de l’irrationnel, comme si l’adolescence était un état à la limite du pathologique. Tantôt les adolescents sont présentés comme des éléments perturbateurs de la société, comme si la jeunesse était perçue comme une sorte de corps étranger mal assimilé et qui bousculerait les cadres sociaux.

En fait, l’adolescent sous bien des aspects, rappelle la figure de l’étranger qui aurait sa propre culture, sa propre langue, sa propre représentation du monde. Certains magazines vont même jusqu’à fournir le mode d’emploi des jeunes aujourd’hui. On explique aux parents les différents tribus qui composent la jeunesse, on traduit le langage des jeunes, on explique leur mode de vie, etc. Voilà qui est intéressant. Les ados sont souvent perçus finalement comme des étrangers, c’est-à-dire à la fois étranges, méconnus et extérieurs. C’est certainement très significatif d’un moindre liant entre les différents groupes sociaux, entre les individus. Ils appartiennent bien évidemment à la société, mais pas au même monde que ceux qui parlent d’eux.

La jeunesse est d’abord une période de transition durant laquelle la définition sociale de la personne est comme en suspens. Elle apparait en pointillés, encore mal dégrossie. La jeunesse est une phase d’apprentissage de la vie en société, des règles qui la régissent, une phase d’intégration progressive.

C’est aussi le temps de la construction sociale qui doit favoriser comme une forme de nouvelle naissance, cette fois au monde des adultes.

Evidemment, la question se pose de savoir comment s’opère le passage à l’âge adulte pour des jeunes en situation de handicap, très largement pris en charge par la famille, puis par d’autres institutions, non seulement le temps de leur scolarité mais aussi la majeure partie de leur temps libre.

Je vais aborder ici la jeunesse par le biais du rite d’initiation pour mieux comprendre, j’espère en tout cas, les comportements des jeunes d’aujourd’hui. Et pour ce, on va voyager dans l’espace et dans le temps. On va d’abord faire le tour du côté des sociétés tribales pour voir très rapidement, à grands traits, à quoi ressemblent les rites d’initiation. Puis, on va s’intéresser tout aussi rapidement, à ceux de la France d’autrefois, la France rurale essentiellement. Comment se déroulait le passage à l’âge adulte du temps de nos arrières grands-parents ? Pour finir, je présenterai les formes modernes des initiations d’aujourd’hui et essaierai de voir avec vous quelles spécificités revêt le passage adulte lorsque le jeune est en situation de handicap.

Le rite relève de la coutume, des traditions. Le rite se compose d’un ensemble de pratiques, donc de gestes et de paroles à caractère sacré ou symbolique. Le rite met en scène le système de pensée d’une culture. Autrement dit, il est institué par la société elle-même, il n’est pas mis en œuvre par les acteurs, les jeunes eux-mêmes. Il est imposé par leurs aînés.

Le déroulement du rite est réglé à l’avance. Il y a finalement peu de surprises. Le rite est quelque chose que l’on fait parce que c’est comme ça ; parce qu’on l’a toujours fait. Il est légitimé par un passé immémorial en quelque sorte. Il n’est pas forcément religieux. Aujourd’hui, on retient du rite seulement la dimension religieuse bien souvent. Il a aussi un caractère profane, c’est le cas des rites de passage en particulier.

Finalement, on en revient à cette première question : qu’est-ce qu’un rite de passage ?

D’abord, en préalable, cette période de la jeunesse n’est pas le seul passage qu’opère un individu dans sa vie. Il y a évidemment des passages, le premier d’entre eux c’est au moment de la naissance d’un individu, le dernier c’est celui de sa mort. Et, entre temps, toute une série de passages que bien des sociétés ont essayé de codifier, de règlementer pour toute une classe d’âge.

La naissance est l’occasion de ce premier rite de passage. Plus tard, bien plus tard, ça dépend des sociétés finalement, entre 7 et 16 ans, on observe la mise en œuvre de différents rites de passage, de rites d’initiation à l’âge adulte, qui prennent souvent un temps long mais sous la forme de cérémonies ponctuelles, ou à plus long terme. cela signifie que ce qui relève de la vie biologique de l’individu, naître, grandir, avoir des enfants, mourir, et ce que nos sociétés assimilent à la vie psychique, est aussi pris en charge par la culture.

Pour l’exemple des rites d’initiation, grandir n’est pas suffisant pour devenir un homme ou une femme, il faut que la société entoure l’acte naturel de rites pour faire de la puberté un fait social.

Les rites de passage opèrent un véritable changement dans le statut de l’individu, pour reprendre les termes que Corinne utilisait tout à l’heure. C’est ce que les ethnologues appellent l’efficacité symbolique. C’est-à-dire que, par diverses mises en scène, le rite fabrique une nouvelle personne, une nouvelle identité sociale définie par un âge, un statut et des activités.

La cérémonie qui entoure le rite bien souvent matérialise le passage, rend palpable le changement d’identité sociale à la fois pour le jeune mais aussi pour l’ensemble de la société, c’est-à-dire que le jeune s’identifie lui-même comme ayant passé c’est-à-dire ayant accédé à un autre statut. Mais la société lui reconnait aussi ce nouveau statut. Je vous propose de voir plus en détail comme se déroule, pour que vous ayez un exemple très complet, plusieurs rites d’initiation d’une tribu de Papouasie Nouvelle Guinée, très exotique, qui vit dans les montagnes.

C’est en 1951 que leur existence a été découverte par les occidentaux. Ils ont été étudiés par un célèbre ethnologue français,  Maurice Leenhardt dont certains d’entre vous ont peut-être déjà entendu le nom, durant 20 ans, entre les années 60 et les années 80. La première chose qu’il note, c’est une nette différence entre les filles et les garçons. Les rites d’initiation des garçons sont beaucoup plus longs que ceux des filles. La société dépense beaucoup plus d’énergie à fabriquer un homme finalement plutôt qu’une femme. Une des raisons de cette différence c’est qu’il s’agit pour les garçons de les extraire du monde des filles dans lequel ils sont maintenus pendant toute la période de l’enfance pour l’inclure dans celui des hommes, alors que finalement pour les filles il n’y a pas cet enjeu puisqu’elles passeront toute leur vie dans le groupe des femmes. Je parle de sociétés où, bien sûr, le concept de mixité est tout relatif et où la répartition entre les sexes est vraiment très nette, un petit peu sur le modèle de la France d’autrefois, d’ailleurs la France pas si lointaine.

Pour les filles, dans cette société de Papouasie Nouvelle Guinée, ça prend une quinzaine de jours pour en faire des femmes à marier. Il y a deux stades : le premier très court, lorsque les seins commencent à se former et le deuxième avec l’arrivée des premières règles. Donc, ça obéit vraiment à un rythme biologique. Pour les garçons, il faut environ 10 ans pour faire du garçon un homme à marier. Il y a plusieurs stades de l’initiation qui sont beaucoup plus complexes : le premier et le deuxième vers l’âge de 9 ans et le dernier vers l’âge de 15 ans. Les deux initiations sont achevées avant le mariage.

La première phase pour les garçons, phase un peu longue, est la phase de la rupture c’est-à-dire qu’il y a des rites qui mettent en scène la séparation d’avec le groupe des femmes. On met en scène cette séparation de manière assez dramatique, il y a des danses très significatives et c’est un peu pour signifier la rupture avec la communauté des vivants. Finalement, l’ethnologue parle de la mort symbolique de l’enfant. Cette idée d’un aller et retour entre la vie et la mort c’est quelque chose de très marquant dans les rites de passage et on s’aperçoit que chaque fois on met en scène le passage d’un statut à l’autre en faisant, en mimant ou bien la naissance ou bien la mort.

Ce rite de passage marque le seuil entre deux moments clé : l’enfant n’est pas encore mort et l’adulte n’est pas encore né. Le temps est en quelque sorte comme suspendu. C’est la phase la plus longue du rite initiatique et la plus complexe et cela peut durer de quelques jours à plusieurs années selon les sociétés. Les garçons, pendant l’ensemble des rites de passage de cette société, sont extraits du monde des femmes pas seulement le temps du rite. Ils sont extraits pendant plusieurs mois, voire plusieurs années et ils sont dans ce que l’on appelle la maison des hommes.

Donc, ils sont dans un endroit du village , à part, et c’est l’idée que, finalement, pour se construire en tant qu’homme, futur homme, ça passe par l’éloignement du féminin et la construction se fait surtout par les aînés masculins. Donc, une sorte de transmission verticale entre les aînés du même sexe et les initiés. Mais, quand je parle des aînés, il ne s’agit pas des parents, il ne s’agit pas de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui dans nos sociétés des « enseignants », il s’agit plutôt de parrains, de marraines, selon le sexe de l’initié. Donc, ce sont des parrains, marraines d’initiation c’et-à-dire qu’ils ont un rôle privilégié pendant toute l’initiation rituelle de ces jeunes qui est d’accompagner, de protéger, de transmettre un savoir, un savoir matériel mais aussi un savoir symbolique, le savoir qui es censé faire le ciment social de cette tribu. C’est-à-dire que l’on transmet, en particulier chez les garçons, les mythes d’origine de la tribu. On raconte comment s’est fondée la tribu, donc ce sont des récits mythiques évidemment qui n’ont pas grand chose à voir avec notre raison occidentale. Evidemment, les gens qui sont sur place n’expliquent pas les choses comme ça, c’est le regard que pose l’ethnologue avec sa position de Français, d’Européen. Mais ce qu’ils semblent mettre en œuvre en faisant ces rites c’est une espèce de transmission verticale entre les aînés et les initiés qui semble prompte à cimenter le groupe social mais aussi à signifier et à valoriser le passage d’un âge à l’autre.

Je ne vais pas rentrer dans les détails très précisément, simplement donner deux ou trois exemples. Pour les garçons, tout au long de ces rites de passage, qui vont les mener jusqu’à l’âge de 15 ans, à l’âge d’hommes prêts à marier, il y a les rituels formés sous la forme de danses, de mises à l’épreuve du corps. On trouve le marquage du corps, je pense par exemple aux perçages du corps (le piercing), à la scarification, aux tatouages. Ce n’est pas le cas spécialement des habitants de cette tribu. Spécialement pour les garçons, c’est l’idée que finalement pour se construire en tant que futur homme il faut appréhender une certaine forme de douleur sur le corps, il faut que le passage soit rendu visible aux yeux de tous. Donc, ça s’accompagne de nouvelles parures, on quitte les pagnes qui sont des pagnes mi-masculins, mi-féminins, pour revêtir les pagnes d’homme et on remet la coiffe que sont censés revêtir les hommes dans cette société. Donc, tout un tas de signifiants qui sont censés dire le nouveau statut à la fois aux jeunes mais aussi à ses pairs et à ses aînés.

Pour les filles, comme je le disais tout à l’heure, c’est bien moins compliqué. Ca prend moins de temps, mais surtout, les cérémonies sont plus simples, il y a moins d’entourage rituel et j’ajouterai qu’il y a peut-être une préparation plus immédiate à la question du mariage et à leur futur statut de femme, d’épouse et de mère. Là, par exemple, il y a des mises en scène rituelles qui sont censées, à elles aussi, leur permettre d’apprivoiser la douleur dans l’idée que, plus tard, elles enfanteront et qu’elles devront se familiariser avec cette douleur. Donc, finalement, ce que l’on cherche surtout à fabriquer chez les filles ce sont des futures mères et des futures épouses. je le dis, pour cette tribu, mais c’est quelque chose qui est assez marquant dans l’ensemble des sociétés traditionnelles.

Finalement, quelles sont les différentes caractéristiques que l’on peut mettre en évidence dans ces rites d’initiation traditionnelle ? D’abord, il est pris en charge par l’ensemble du groupe, l’ensemble du groupe social. Il est défini, il y a une règle, on ne s’en écarte pas. Le déroulement est connu de tous sauf des futurs initiés bien sûr. Ensuite, le rite concerne une classe d’âge. Ce n’est pas un âge précis, mais ce sont tous les futurs initiés que l’on considère comme faisant partie d’un même groupe, d’un même niveau. Dans une société qui est très hiérarchisée sur le plan des âges, ça a évidemment toute son importance. Ensuite, il faut retenir peut-être la notion de puberté sociale c’est-à-dire que la puberté biologique ne suffit pas à faire un adulte mais qu’il faut aussi pour construire un adulte homme ou femme accompagner cette puberté biologique avec des rites sociaux.

Et pour finir, peut-être peut-on retenir aussi l’idée que le rite transforme un évènement qui est subjectivement vécu par l’individu en une réalité sociale.

Maintenant, on va faire un grand bond géographique pour revenir à nos sociétés et cette fois-ci je veux parler de la société du 19ème siècle jusqu’à l’entre deux-guerres. Donc, une société qui est encore essentiellement une société rurale même si les choses sont évidemment en cours de changement. D’abord, il est utile de rappeler quelques caractéristiques de cette société française d’autrefois.

D’abord, c’est le poids du collectif sur les individus. Les trajectoires de vie sont réglées par les coutumes, la vie d’un individu, ces étapes successives étaient largement assurées par les traditions. On peut citer l’exemple du mariage. Même si le concept de mariage d’amour existait, les sentiments des époux n’étaient pas du tout la priorité, il fallait que le mariage ne les concerne pas uniquement. Il engageait aussi deux familles, une alliance entre deux familles.

Ensuite, il y a l’exemple de la profession. Dans une société souvent rurale, dans une ferme, que l’on soit l’aîné ou le cadet pour un garçon est souvent décisif car dans la majorité des cas, la coutume fait que l’exploitation de la ferme revient à l’aîné et que le cadet, soit s’en va, soit reste à la ferme mais bien souvent ne se marie pas et reste subordonné à son frère qui est le chef d’exploitation. Tout ça pour rappeler que l’ordre social du collectif impose ses règles de vie que sont les coutumes, les traditions aux trajectoires individuelles. La liberté individuellement n’a finalement encore que peu de sens.

Alors, bien sûr, c’est une tendance générale, il y a des singularités qui émergent, des personnes qui n’agissent pas exactement comme l’aurait voulu la coutume, mais ces personnes encourent un risque de désapprobation générale qui peut parfois être violente. Je citerai un exemple, celui des filles-mères qui ont connu jusqu’à des jours bien récents un sort peu enviable.

Il y avait trois ensembles de rites dans la société française ancienne. Les rites de l’église d’abord. Je n’en citerais qu’un pour la période qui nous concerne, c’est la première communion qui est relativement récente qui concerne une classe d’âge de filles et de garçons. Les premières communions collectives ne se sont généralisées qu’au 19ème siècle. C’est un rite religieux mais aussi un rite profane en même temps parce qu’il marque l’entrée dans la jeunesse. Le garçon met pour la première fois des pantalons longs, la jeune fille allonge ses robes. Et, en même temps, il y a une certaine analogie avec le mariage. Des couples se forment à l’église entre filles et garçons, communiants, et marchant vers l’autel, un petit peu comme on le fait dans le mariage. C’est une forme d’apprentissage symbolique de ce que sera la cérémonie de mariage. Et surtout, la communion a eu lieu vers 12 ans, âge où le garçon s’engage comme apprenti. Donc, tout cela a du sens évidemment. Il s’agit de marquer la fin de la scolarité pour le plus grand nombre.

Ensuite, il y a les rites de la république : l’école, puis l’armée pour les garçons. Le certificat d’étude, vers 14 ans, marque bien souvent la fin de l’enfance pour tous ceux qui y parviennent et avec elle, la fin de l’école. Elle ouvre le temps de la jeunesse. La conscription et les rites qui l’entourent ce sont aussi des rites républicains constituant un des moments majeurs qui célèbre la fin de la jeunesse à l’entré de l’âge adulte. Elle concerne une classe d’âge. Il y a des comportements particuliers, des signes. Des travaux ont été menés en particulier sur la tournée des conscrits, de tous les jeunes de la campagne montés en procession vers le chef-lieu de canton. C’était une cérémonie solennelle sous la protection des gendarmes, dans la mairie ou l’église et où le sous-préfet tirait au sort pour le recrutement dans l’armée. La journée se terminait par des beuveries et des banquets, un passage dans une maison de passes souvent puis on entre au village complétement ivres. Donc, une sorte de parenthèse enchantée pour les garçons.

J’ai parlé des rites de l’église rapidement, des rites républicains, mais il y a aussi des rites de courtisement qui sont les plus anciens et qui désignent l’ensemble des rites qui précèdent et entourent le mariage. Ils s’organisaient au rythme des fêtes calendaires, c’est-à-dire du calendrier rural, particulièrement durant les saisons de printemps et de l’été, voire jusqu’à l’automne. Pendant ces rites, les principaux acteurs sont les jeunes du village et ces rites permettent des rapprochements entre filles et garçons. Il se développe un langage amoureux au fil des fêtes. Le but étant d’aboutir évidemment au mariage. La fonction de ces rites, c’est de permettre un accès progressif à la sexualité, de manifester le contrôle de la communauté sur les rencontres amoureuses et l’assentiment des jeunes. C’est dire si la rencontre amoureuse ne se faisait pas au hasard et ne se faisait pas n’importe comment. C’était très codifié sous la forme de ces rites de courtisement. Il y avait une chronologie de ces rites, très codifiée avec différentes phases : une phase de liberté, une phase d’engallardissement en particulier pour les garçons.

Dans tous les cas, on peut insister sur l’idée que ces rites, qu’ils soient religieux, qu’ils soient républicains ou qu’on parle de rites de courtisement, étaient des rites là-aussi, dans la société ancienne française, très codifiés et très encadrés par le groupe social, le groupe du village ou de la petite ville. je ne parle pas tellement du milieu urbain où c’était plus compliqué et où le tissage, le lien social était plus dilué. C’était une société où le passage à la classe d’âge supérieure était valorisé et où les plus anciens étaient respectés, avaient un statut enviable. J’insiste bien là-dessus parce que, aujourd’hui, je pense que ces représentations ne sont plus tout à fait à l’œuvre de la même manière et ça a certainement du sens aussi sur ce passage. Finalement, il n’y a peut-être plus tellement de raisons de passer à l’âge adulte tellement on valorise l’idée de jeunesse et une certaine forme de jeunisme.

Dans notre société actuelle, que deviennent ces rites d’initiation ? D’abord, la première chose que l’on peut observer, c’est le changement social. On est passé d’une société rurale à une société massivement européenne, une société très industrialisée où le lien social s’est peu à peu délité en faveur de l’émergence croissante de la figure de l’individu. Aujourd’hui, ce qui prime c’est d’être heureux pour soi, pas pour ses parents, ni pour sa famille, ni pour ses pairs.

La période de la jeunesse s’est allongée significativement. On parle souvent de « Tanguy » en référence à ce film d’il y a une dizaine d’années. Finalement, avec l’allongement progressif des études, le recul de l’âge du mariage et du premier enfant, la période de la jeunesse s’est allongée, les jeunes restent plus longtemps chez leurs parents, acquièrent moins tôt une forme d’indépendance – je parle d’indépendance certes économique et matérielle, mais aussi d’une indépendance émotionnelle, sentimentale,… Il faut dire aussi que la classe d’âge que j’appelle jeunesse est aujourd’hui beaucoup plus hétérogène qu’autrefois. On constate une grande diversité des groupes de jeunes qui se caractérisent tous par des styles de musique différents, même des modes vestimentaires différents. Quand vous vous promenez dans certains lieux en ville, vous ne croisez pas des jeunes habillés de la même manière que dans d’autres lieux, un langage parfois différent, ou tout simplement des expressions, des pratiques de consommation et de loisirs différents selon les groupes de jeunes. Finalement, la jeunesse n’est pas un groupe uniforme contrairement à ce que l’on peut observer dans la France des villages du 19ème siècle. Et puis, il y a ce phénomène de jeunisme qui aboutit à une forme de brouillage des générations. Dans les sociétés tribales, il y avait une organisation hiérarchique selon les classes d’âge et la vieillesse n’était pas associée à une dégénérescence, elle était au contraire valorisée. On accédait au statut d’ancien, au statut de sage. Aujourd’hui, ces représentations sont très légèrement modifiées, c’est un euphémisme. Et puis, il y a aussi l’accélération de l’histoire. Le fait que, finalement, il y a beaucoup plus de différences aujourd’hui entre la génération des parents de nos parents, la génération des gens nés dans les années 40/50 et la génération postérieure qu’entre les générations plus anciennes c’est-à-dire qu’en quarante ans, la société française, et européenne plus largement, a connu des bouleversements sociaux, économiques, politiques, culturels, qui font que très certainement les repères sont bien différents entre les deux générations et que, finalement, il y a peut-être une plus grande forme d’incompréhension aujourd’hui qu’hier entre les différentes générations. Et puis, il y a aussi la notion d’individu qui a beaucoup évolué depuis plusieurs dizaines d’années. Cela s’est fait au long cours. Chacun est libre d’être ce qu’il veut, de se marier avec qui il veut, de faire des enfants quand il le désire. Cela rejoint en quelque sorte l’idée démocratique, d’égalité, de liberté qui prône une société du mérite contre l’idée d’une société d’héritier. Je ne suis pas en train de pleurer, d’être nostalgique, mais si on essaie de poser un regard analytique sur ce qui fait la différence entre notre société et la jeunesse d’aujourd’hui et la société française d’autrefois, certainement que là, on a un élément clé.

Cela a des conséquences très concrètes sur la vie des individus. la vie autrefois était vécue par la plupart des gens comme un destin collectif. C’est-à-dire que l’on n’était pas seulement « soi », on était aussi « fils de », « fille de » et « petite-fille de ». On était membre d’une communauté villageoise, d’une corporation professionnelle ; on était ouvrier, artisan.. Ces sentiments d’appartenance collectifs se sont modifiés aujourd’hui, ont changé et cela produit aussi certainement des effets sur les formes de passage de la jeunesse à l’âge adulte. Ces conséquences de la modernité ont été très concrètes sur les rites de passage traditionnels. Finalement, aujourd’hui ils ont quasiment disparu.

Si on regarde aujourd’hui la situation des jeunes, on s’aperçoit finalement qu’il y a essentiellement deux instances qui règlent le passage de l’âge d’enfant à l’âge d’adulte : la famille et l’école.

Pour ne parler que de l’école, on peut se demander si l’école aujourd’hui dans la société a pour mission de former de futurs adultes ou plutôt mission de former de futurs adultes travailleurs, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Dans la mesure où la solidarité entre les générations et entre les groupes sociaux s’est beaucoup délitée, on peut comprendre qu’accéder à un statut professionnel, à une dépendance financière est particulièrement important aujourd’hui. Je ne dis pas que ça ne l’était pas autrefois, mais il y avait de grandes solidarités qui compensaient et, finalement, aujourd’hui, dans une société qui prône l’individualisme, la réussite individuelle, on s’aperçoit que ce qui prime surtout c’est d’accéder aux conditions matérielles de l’autonomie adulte.

Alors, on pourrait s’attarder sur des exemples précis, mais, en quelques mots, je dirai simplement que ce qui aujourd’hui caractérise, me semble-t-il le passage entre l’âge d’enfant et l’âge adulte, c’est le fait que ce sont des passages qui se font de manière individuelle ou des passages qui se font entre pairs. C’est-à-dire que les aînés ne font plus, n’organisent plus des rites qui sont codifiés, dont le déroulement est prévu à l’avance et finalement, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’initiation, mais elle se fait de manière plus individuelle et seulement entre pairs le plus souvent.

Autrefois, il y avait dans les sociétés traditionnelles par exemple, ce rôle de marraine ou de parrain dont je vous parlais tout à l’heure. C’est-à-dire la possibilité pour des jeunes à s’identifier à des figures d’adultes ou d’adultes souvent jeunes – souvent, ils ne sont pas de la génération de leurs parents – mais en tout cas d’adultes, reconnus comme des gens autonomes, indépendants. Des figures d’adultes positives. Aujourd’hui, ces modèles identificatoires, les jeunes les trouvent surtout parmi les pairs, chez les jeunes immédiatement plus âgés qu’eux. C’est-à-dire pour les jeunes de 15 à 16 ans, ce sera des jeunes de 17/18 ans ou 19/20 ans, un grand frère, un cousin ou une grande sœur, une amie, un copain, etc. Ou alors, une figure très lointaine, une figure de la chanson souvent, ou d’internet maintenant. Mais, en tous les cas, quelqu’un qui n’est pas là au quotidien, qui n’est pas une figure présente dans la vie de l’individu, dans la vie du jeune.

Il me semble là, qu’il y a une clé de compréhension importante dans ce qui fait la différence et dans ce qui fait que a du mal aujourd’hui à identifier comme faisant ce passage entre l’enfance et l’âge adulte. Le fait qu’effectivement, il n’y a peut-être plus de modèle identificatoire pour les jeunes disponibles parmi les amis immédiatement autour d’eux.

Et puis, il y a aussi le fait, qu’aujourd’hui, on raisonne beaucoup en terme de majorité comme si à 18 ans devait s’opérer de manière magique le passage à l’âge adulte, à l’indépendance. D’ailleurs souvent, dans les moments de crise entre parents et enfants, les enfants balancent ça à la figure de leurs parents : « De toute façon, quand j’aurai 18 ans, je pourrai sortir quand je veux… ». Mais, là aussi, la question reste entière : est-ce qu’il suffit d’avoir 18 ans pour passer à l’âge adulte ? On sait bien que non, ce n’est pas tout à fait le cas.

Je disais que les passages se faisaient de manière plus individuelle. C’est à la fois vrai et pas vrai. C’est-à-dire que ce qui est significatif pour les jeunes aujourd’hui dans l’accession à un autre statut, c’est d’avoir des attributs, des atours, de posséder des objets qui sont censés signifier ce passage et je pense notamment à tous les objets de nouvelles technologies, aux vêtements et chaussures de grande marque, au dernier sac à la mode, etc. Tout cela, c’est à la fois pour soi, mais aussi pour son groupe de pairs c’est-à-dire que c’est ce qui permet – en tout cas, c’est ce que le jeune perçoit – comme étant le Cézame pour être identifié comme un pair parmi ses pairs, de rentrer dans le groupe de jeunes qu’il estime et parmi lesquels il veut être identifié.

Alors, évidemment, dans ce contexte-là, la question du handicap et en particulier du handicap psychique vient compliquer encore un peu plus les choses dans la mesure où, me semble-t-il, on ne reconnait parfois pas à ces jeunes le droit de passer à un âge adulte. Ce n’est pas toujours conscient, et quand je dis « on », je parle des familles qui résistent à ce passage et souvent avec les meilleurs intentions du monde, mais je pense aussi à l’institution et à l’Etat qui représente l’institution. On freine ce passage parce qu’on ne sait pas très bien comment le faire, comment ils peuvent finalement accéder à une certaine forme d’autonomie, tant d’autonomie est valorisée finalement dans le statut d’adulte.

Je tire mes exemples d’un livre d’un ethnologue qui travaillé dans un IME, Eric Santa Maria. Il est l’auteur d’un livre intitulé « Handicap mental et majorité », aux éditions l’Harmattan. Il décrit une scène qui se passe dans un IMPro de la région parisienne. Un jour de la semaine, à l’heure où les activités se terminent et d’autres vont commencer, un peu de bruit, de chahut. Chacun retrouve sa place sauf dans la salle de kiné car deux usagers tardent à honorer leur rendez-vous. Le professionnel attend puis prévient l’équipe et les cadres de l’institution. Les deux protagonistes de l’histoire restent introuvables. Le temps d’une promenade et d’une boisson prise à la terrasse d’un café du centre ville. A leur retour, les éducateurs envoient les deux jeunes chez leur directeur. Leur défense est d’une simplicité déconcertante : « Nous avons 18 ans, nous sommes majeurs ». La réponse du directeur nous renseigne sur l’absence de la notion de majorité dans l’identité institutionnelle des usagers, donc des jeunes. Je cite : « Le règlement intérieur ne fait pas de distinction entre les mineurs et les majeurs. » Ces propos s’inscrivent dans la logique des textes législatifs qui encadrent les pratiques des institutions spécialisées. Les IME ont pour mission de recevoir des enfants et des adolescents déficients intellectuels âgés de 3 à 20 ans. Ainsi, le temps qui sépare les 18 ans de la 20ème année reste donc une période de l’adolescence.